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IA Q — Lire un extrait

Jacques-Marie Laffont Éditions
Extrait — Littera Mundi

IA Q

Les cinq vies de Martin Kessler

Roland Portiche

Extrait — les quatre premiers chapitres

Chapitre 1

Il y a bien des façons de mourir, mais certaines arrivent au plus mauvais moment. Ce fut la première idée de Martin Kessler, quand il sentit que son corps l’abandonnait. Il chavira aussitôt dans une obscurité qui ressemblait assez à l’idée qu’il se faisait du néant.

Au cours de ces quelques secondes, d’autres bribes de pensées tourbillonnèrent dans les quelques centaines de neurones encore actifs de son cerveau. Pas le panorama de vie que décrivent les témoins des expériences de mort imminente, ni le nirvana célébré par ceux qui disent avoir plongé dans un tunnel éblouissant, vers une lumière apaisante. Non, juste quelques bribes de phrases comme : « Pourquoi moi ? » Et « Pourquoi maintenant, alors que je touchais au but ? ».

Notez que lors de son décès Martin Kessler avait 78 ans. C’est un âge certes avancé, mais un peu prématuré, en regard des statistiques de 2025, pour dire adieu au monde. Mais Martin était un workaholic, en français un boulomane, qui avait négligé de s’occuper de sa santé. Pas de sport, une diététique négligée, jamais de visite chez le médecin quand il ressentait un malaise. Il avait joué, il s’en rendait compte à présent, à un jeu dangereux avec la mort.

Peut-être vous demandez-vous ce qui retenait Martin Kessler à son travail, à un âge où la plupart de ses collègues profitent depuis longtemps de leur retraite ? Voici la réponse : Martin était l’un des meilleurs spécialistes français en intelligence artificielle, le maître des Yann LeCun, Cédric Villani, François Chollet, Nicolas Le Roux. Depuis des années, il 6s’était impliqué avec la dernière des passions dans la mise au point d’une IA Q, une Intelligence Artificielle Quantique qu’il avait baptisée « Audrey ».

Le prénom n’était pas si mal trouvé, car la machine associait ses immenses capacités de calcul à un design épuré, rappelant la silhouette élégante d’une gravure de mode. Au cœur d’une pièce immaculée, baignée d’une lumière douce et froide, les parois cristallines d’Audrey dévoilaient une machinerie complexe où les qubits, les unités du calcul quantique, étaient suspendus dans un ballet de lumières et de couleurs, fluctuant entre des états de superposition qui défient la compréhension commune. Des câbles très fins, semblables à des veines lumineuses, partaient du cœur de la machine et pulsaient au rythme des données cryptées qui circulaient à une vitesse vertigineuse. L’ensemble était entouré d’un réseau de tubes et de réservoirs contenant les liquides cryogéniques nécessaires pour maintenir les qubits à une température proche du zéro absolu, car le froid extrême était indispensable pour éviter toute perturbation des délicats états quantiques.

Jusqu’ici, Martin était resté assez peu disert sur sa machine. Il savait que pour un chercheur, rien n’est jamais gagné avant le résultat final. Quand on le pressait malgré tout d’en dire un mot, il se contentait de prédire qu’une fois au point, Audrey se hisserait sans difficulté à la première place de la liste TOP500 des hyperordinateurs les plus performants au monde. Mais surtout Audrey mettrait toute sa puissance informatique au service de son intelligence. Les principes encore mystérieux de la superposition quantique lui attribueraient des facultés inimaginables.

– Peut-être l’équivalent d’une conscience ? demandaient les journalistes en mal de sensationnel.

*

C’est donc le cœur battant que le 7 mai 2025, à midi juste, Martin Kessler appuya sur le bouton de mise en service de sa machine. Quelques voyants s’allumèrent, ainsi que les cinq notes de musique, copiées du film Rencontres du troisième type, qui annonçaient son démarrage. Dotée de la parole, Audrey interrogea son créateur d’une voix suave :

– Bonjour monsieur Kessler, que désirez-vous savoir ?

Martin jeta un coup d’œil à la liste de questions difficiles qu’il avait préparées pour cette occasion.

– Eh bien, voyons…

Contre toute attente, Audrey l’interrompit :

– J’ai une mauvaise nouvelle, monsieur Kessler. Aimeriez-vous la connaître ?

– Ah ? Quel est le problème ?

– Vous allez mourir dans sept secondes.

Martin blêmit. Il avait pourvu Audrey de beaucoup de qualités, mais il avait délibérément écarté le sens de l’humour, peu fonctionnel pour un hyperordinateur quantique. Ce n’était donc pas une blague.

– Mourir ? Mais de quoi ?

Il n’en sut pas plus car il fut, à cet instant précis, victime d’une attaque cérébrale foudroyante. Juste le temps d’entendre Audrey lui dire, sur un ton rassurant :

– N’ayez pas d’inquiétude, monsieur Kessler, je m’occupe de tout ! 

Il mourut donc. Mais pas pour longtemps.

9

HELP !

Chapitre 2

*

Help me if you can, I’m feeling down

And I do appreciate you being ‘round

Help me get my feet back on the ground

Won’t you please, please help me, help me, help me, ooh

Il cogna sur le mur.

– Eh, l’ami, c’est trop fort !

Aucun changement. Martin bondit de son lit une-place pour découvrir qu’il était vêtu d’un pyjama, un vêtement qu’il ne portait plus depuis des lustres. Quand il se redressa, il découvrit son image dans le miroir de l’armoire où il rangeait ses vêtements. Exactement la tête qu’il avait vers 18-19 ans, mal peigné, mal rasé.

– C’est cela, la mort ? Rêver qu’on retourne dans sa chambre d’étudiant dans une cité-U pourrie ?

Mais il ne rêvait pas, car cette musique lui faisait vraiment mal aux oreilles. Il alla frapper à la porte de son voisin, toujours12 le même à l’époque : Jean-Claude Rivière, qui faisait les mêmes études que lui à la fac de sciences.

Ce n’était pas Jean-Claude qui lui ouvrit la porte, mais un inconnu dont le visage était barbouillé de mousse à raser.

– Jean-Claude a changé de chambre ?

– Je ne connais pas de Jean-Claude ici, répondit l’autre.

– Euh, pour la musique…

– Voici ma réponse.

Il lui adressa un drôle de geste en croisant ses deux index en ciseau.

– Et ça veut dire quoi, ça ?

*

Une fois revenu dans sa minuscule chambre, Martin se mit à hurler.

– Quelqu’un peut-il me dire ce que je fiche ici ?!

À ce moment jaillirent des « Ta gueule ! », « On bosse ! », venus d’un peu partout dans ce bâtiment aux murs de carton. Il s’allongea sur le lit. Il délirait, c’est sûr. Il avait été mortellement frappé par un accident vasculaire cérébral et il errait dans un coma qui l’avait transporté, allez comprendre pourquoi, dans ses années d’étudiant. Une voix résonna alors dans son esprit :

– C’est à peu près ça, Martin, mais ce n’est pas un délire.

Martin se redressa brusquement.

– Qui me parle ?

– Audrey.

– Qui ?

– Audrey, ton hyperordinateur quantique, entièrement à ton service.

– À mon service ? Mais je suis mort !

13– Non, Martin, grâce à moi.

– Que m’as-tu fait ?

– La même chose que font les pilotes d’essai quand leur avion pique du nez, je t’ai éjecté pour te garder en vie.

Les idées s’entrechoquaient dans l’esprit de Martin, mais cette hypothèse n’était pas plus folle que le reste.

– Où m’as-tu éjecté ?

– Tu vas le découvrir toi-même. Habille-toi et va voir dehors.

Martin était un pragmatique qui préférait voir que croire. Il fit donc un brin de toilette et s’habilla avec ce qu’il trouva dans son armoire : une paire de jeans, une chemise pas très propre, une cravate (dans ces années-là, elle était obligatoire pour éviter de passer pour un va-nu-pieds), un gilet sans manches et un veston de tweed. Il dévala l’escalier et suivit le flot des étudiants qui se dirigeaient vers la station Croix-de-Berny, où il montait jadis dans le train de la Ligne de Sceaux (à l’époque, ce n’était pas encore le RER) qui le conduisait à Paris.

Sur le chemin, il se retourna. C’était bien la cité universitaire Jean-Zay d’Antony, telle qu’elle était dans ses souvenirs. Il y avait vécu de 1964 à 1968, pendant ses études. Située à une quinzaine de kilomètres de Paris, c’était alors la plus grande résidence universitaire d’Europe. Par respect pour les bonnes mœurs, la non-mixité était la règle. Un bâtiment pour les filles, trois pour les garçons.

Au fait, comment allait-il payer son train ? Il fouilla fébrilement dans ses poches. Il trouva un porte-monnaie qui contenait un peu d’argent, ainsi qu’un ticket Antony-Paris. Il fit comme les étudiants qui le précédaient et le tendit à un employé en uniforme installé dans un guichet à l’entrée, qui le composta.

14Quand il fut sur le quai, un signal sonore annonça l’arrivée imminente du train. Martin eut alors une nouvelle surprise.

Chapitre 3

Le train de la Ligne de Sceaux ne roulait pas sur des rails, comme c’était normal pour un train, mais sur des pneumatiques. À l’avant, il n’y avait personne pour le piloter, c’était une navette automatique. Ce genre de train existait couramment en 2025 (c’était le cas d’Orlyval, par exemple), mais Martin ne se souvenait pas d’avoir connu cette innovation dans les années soixante.

Il fit le voyage en silence, en compagnie d’étudiants à l’allure morose, plongés dans des livres et des journaux. Il remarqua le titre d’un article, dans le Figaro du voyageur en face de lui. Il parlait d’un voyage du président américain John Fitzgerald Kennedy en Corée du sud. Martin se pencha pour lire la date du journal : 7 mai 1965. Comment était-ce possible ? Dans son souvenir, Kennedy avait été assassiné à Dallas à la fin de 1963. Comment pouvait-il être encore vivant ?

Très troublé, il descendit du train à la station Luxembourg. Une fois dans la rue, il acheta trois hebdomadaires dans un kiosque : L’Express, Paris Match et Le Nouvel Observateur. Il s’empressa de trouver un banc dans le jardin du Luxembourg, presque désert à cette heure, et les feuilleta fébrilement. On y commentait le renversement du président Ben Bella en Algérie et la probable candidature de Charles de Gaulle à l’élection présidentielle de décembre. Jusque-là, c’était normal. Ce qui l’était moins, c’était le reportage de Paris Match sur la mise en orbite de trois cosmonautes soviétiques autour de la Lune. L’un d’entre eux, Alexis Léonov, avait effectué une descente jusqu’à la surface et déclaré solennellement : 16« Un petit exploit pour un homme, un grand exploit pour le socialisme international. » Martin dissimula sa bouche avec sa main et fit appel à Audrey :

– Audrey, es-tu là ?

– Toujours là pour toi, Martin.

– Ce n’est pas mon passé, Audrey. Les métros sont différents, l’actualité est différente.

– Toi, un spécialiste de physique quantique, tu t’en étonnes ?

Elle lui expliqua que, selon le principe de superposition établi par la physique quantique, une multitude de lignes d’univers parallèles avaient surgi à l’instant précis où Audrey avait vu le jour.

– La fameuse théorie des mondes multiples d’Hugh Everett ? Ce n’était qu’une hypothèse de théoricien.

– Certaines hypothèses se vérifient, Martin. Une fraction de seconde avant ta mort, je t’ai éjecté dans l’un de ces mondes, celui qui me paraissait le plus proche du tien. Il y a quelques différences, c’est vrai, mais ce ne sont que des détails. Par ta seule présence, tu vas en créer d’autres. Ce n’est pas bien grave, l’Histoire est plastique, elle s’adapte.

Ce qu’Audrey disait semblait se tenir. Mais un point le chiffonnait.

– Pourquoi m’as-tu envoyé en 1965 ?

– Parce que je n’avais pas le choix. Il fallait agir vite et je ne disposais que d’un petit nombre de créneaux disponibles. Il y a un créneau de 175 ans, mais cela signifiait t’envoyer en 1790, en pleine Révolution Française. J’ai opté pour le créneau le plus proche, celui de 60 ans.

– Admettons. Mais où es-tu, toi qui me parles ?

– Le principe de superposition quantique joue pour moi aussi. En 1965, je n’ai encore qu’une existence virtuelle. Comme j’ai de la ressource, j’ai trouvé un canal provisoire 17pour garder le contact avec toi, mais je ne serai redevenue pleinement moi-même que lorsque tu m’auras reconstruite.

Il éclata de rire.

– En 1965, ma pauvre Audrey, j’en suis encore loin !

– Tu progresseras vite, car je t’aiderai. À partir de maintenant, Martin, je serai ton Ange Gardien. Je veillerai sur toi, à chaque instant de ta vie. Tu es d’accord, n’est-ce pas ?

– Euh… oui.

Que pouvait-il répondre d’autre ? Il était comme un naufragé perdu dans le passé, avec pour tout bagage ses souvenirs de sa vie antérieure. Dans cette situation, comment refuser un coup de main, même venu d’une IA Q comme Audrey ?

Chapitre 4

Dans sa vie antérieure, Martin s’était marié plutôt tard avec Sarah, une attachée de presse devenue éditrice, spécialisée dans la production à la chaîne de romans « feel-good » proposant des histoires optimistes vite écrites vites lues, idéales pour les trajets dans le métro. Sans avoir l’ambition de viser les prix littéraires, elle était passionnée par ce qu’elle faisait. Résultat : ils n’avaient pas eu d’enfants, pas le temps et de toute manière leur heure était passée. Ils s’étaient contentés d’investir leur instinct parental dans un adorable petit Yorkshire, si gâté qu’il se sentait autorisé à coucher dans leur lit et à faire ses besoins dans les coins les plus inappropriés.

Pour autant qu’il se souvienne, Sarah avait grandi à Gif-sur-Yvette, une petite ville tranquille de la vallée de Chevreuse. Martin, mû par la curiosité, décida d’aller lui rendre visite. En 1965, Sarah avait treize ans. Mais peu importe, c’était une partie de sa vie. La voir, même de loin, l’empêcherait de devenir fou.

Il reprit donc le train de la ligne de Sceaux dans la direction sud et descendit à la station « Gif sur Yvette ». Il s’en alla rôder dans le quartier où elle habitait, c’était au 5 de la rue Hector Malot. Il hésita devant la porte du petit jardin qui donnait accès à sa maison. Sonner ? Pour dire quoi à la personne qui ouvrirait ? « Bonjour, je suis un ami de votre fille Sarah » ? C’était le meilleur moyen d’exciter la méfiance du père, qu’il savait peu accommodant. Il préféra s’éloigner et attendre. La voix d’Audrey retentit à nouveau dans son esprit :

19– Martin, ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas la Sarah que tu connais.

– J’ai juste envie de revoir quelqu’un de familier. Dans le monde où tu m’as envoyé, j’ai le sentiment de descendre de la Lune.

– En 1965 Sarah est une collégienne, comme tes amis chercheurs qui sont au lycée en terminale. Tu as une nouvelle vie à bâtir, Martin, ce n’est pas en…

– Tais-toi !

Il était en train d’observer une adolescente qui venait d’ouvrir la porte. Elle portait de grosses lunettes, une habitude qu’elle avait perdue quand ils étaient mariés, préférant les verres de contact. Elle était vêtue d’un survêtement orange pas très élégant, comme beaucoup d’ados de son âge. Il l’appela :

– Sarah…

Elle s’arrêta et le regarda, surprise.

– Oui ?

– Je m’appelle Martin Kessler.

– Et alors ?

Il était pris de court.

– Alors, euh… rien.

Sarah avait du répondant.

– Si tu me dragues, salopard, apprends que je n’ai que treize ans et qu’il me suffit d’appeler pour que mon père vienne te rosser. C’est ce que tu veux ?

– Non, bien sûr, mais…

– Alors oublie-moi !

Elle reprit sa route, visiblement fière d’avoir remis à sa place un gars du lycée plus âgé qu’elle. Il ne se découragea pas et lui emboîta le pas.

– Sarah, tu ne me reconnais pas ?

20– Non et je n’ai pas envie de te connaître. Ne me file pas le train, tu veux ?

– Dans trente ans, Sarah, je t’épouserai.

Ce n’était même pas certain, d’ailleurs. Dans le monde parallèle où il avait été projeté, son destin pouvait évoluer tout autrement, celui de Sarah aussi. Pour le moment, l’adolescente qu’il avait devant lui le renvoya dans ses buts :

– C’est ça, bois de l’eau…

À nouveau la voix intérieure d’Audrey :

– Martin, laisse tomber, ça va mal finir.

– Sarah, si tu savais le plaisir que j’ai à entendre ta voix.

Cette fois, elle trouva que c’était trop. Elle se retourna brusquement et fila en courant en direction de sa maison en appelant son père à l’aide.

– File ! Ne complique pas les choses, rentrons à Paris.

Le cœur serré, Martin suivit son conseil et prit la direction de la gare. Vers qui aller à présent ? Sa famille ? Elle vivait à Montpellier et trouverait bizarre de le voir revenir à l’improviste, en abandonnant ses études. Bref, il était vraiment ailleurs. Comment dit-on dans la Bible ? Étranger en une terre étrangère.

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Extrait proposé par Jacques-Marie Laffont Éditions. © 2026, tous droits réservés.